Ben Aïcha: amour soleil

L’été sera amoureux ou ne sera pas. Voici Ben Aïcha, roman au sujet d’un amour interdit du 17e siècle mettant en scène deux personnages issus de l’histoire – Ben Aïcha et Marie-Anne de Bourbon – entre lesquels Kebir Ammi a astucieusement tissé une passion absolue. Un récit écrit dans une langue savoureuse et d’une actualité surprenante. Une très belle prise d’édition de la part de Mémoire d’encrier.

 

Abdallah Ben Aïcha est devenu ambassadeur du Maroc auprès de Louis XIV en 1698. Amiral et ancien corsaire, l’homme parle anglais et espagnol, mais pas français. Il a pour mission de signer avec la France un « accord pour éviter la capture des musulmans par les navires français et de libérer les esclaves musulmans employés dans les galères », selon Wikipédia. Accord, il y aura en 1767, longtemps après la mort de Ben Aïcha.

Marie-Anne de Bourbon était la fille de Louis XIV, dit le Roi-Soleil, mariée à l’âge de 13 ans au prince Louis-Armand de Bourbon-Conti qui meurt en 1685. La princesse de Conti était si belle, semble-t-il, que le sultan du Maroc Ismail Ben Chérif « en tombe amoureux sur la simple description de son ambassadeur [Ben Aïcha] et la fait demander en mariage, ce que Louis XIV refuse poliment » (Wikipédia).

Il n’en fallait pas plus pour inspirer l’écrivain Kebir Ammi, auteur d’une quinzaine de romans, essais et pièces de théâtre. Il invente un récit astucieux, tout à fait crédible même si inventé, où le destin des deux amoureux s’entremêle à l’histoire des relations entre les deux pays. S’inscrivant dans des événements bien documentés, l’intrigue regorge de personnages secondaires qui ont réellement existé.

Le reste et le plus important, c’est l’histoire d’une passion entre un homme et une femme qui les brûle et les emporte. Un amour interracial qui pourrait éclore aujourd’hui ou demain dans une France où ce genre de relation reste controversé si l’on pense au repli identitaire et délétère du moment. Un climat, par ailleurs, pas si étranger à celui de la Nouvelle-France actuelle à bien des égards.

 » Émilie de Choin lui sembla si profondément meurtrie. Il [Ben Aïcha] la supplia mais elle ne parvint jamais à finir sa phrase. Pensait-elle à ses origines, à la couleur de sa peau, à sa naissance dans le dénuement? Pensait-elle à toutes ces choses que sa formidable ascension ne parviendrait jamais à faire oublier?

Dites que c’est ça, dites que ce pays a une trop haute opinion de lui-même, dites que je suis presque noir et qu’il est blanc, dites qu’il est chrétien et que je suis un sauvage né dans une religion insensée, dites que je suis un homme qui ne saura jamais trouvé sa place parmi les gens de votre nation.

Il ne dit rien. Mais c’est cela qu’il aurait aimé dire. Cela et rien que cela. C’est cela qu’il aurait aimé dire à mademoiselle de Choin, pour qu’elle le rapporte, au besoin, à ceux qui veillent au grain et dictent leur conduite aux gens pour éviter que le royaume de France ne perde son âme et ne se délite dans l’inconséquence de l’amour! »

Kebir Ammi décrit dans une langue suave et élégante, imitant par moment le vocabulaire et le style de l’époque, cet amour interdit. Certes, il ne s’agit pas d’un drame nouveau. Bien des histoires de couples ne devant pas être, ou socialement inacceptables, ont été racontées depuis toujours. La maîtrise du romancier est telle, cependant, qu’il convainc sans effort. La trame est ficelée habilement, le style parfaitement agencé. Un délice d’écriture.

Et le message de liberté du romancier est clair. Au-delà des conflits, des guerres, des haines raciales ou religieuses, des malentendus historiques ou des chimies de peau, les sentiments humains peuvent, un seul instant qui vaut parfois l’éternité, l’emporter. Comme lecteur, on veut, on a désespérément besoin d’y croire.

Ben Aïcha est un roman d’espoir. Un récit pour un temps de réconciliation. De réflexion au sujet de ce qui nous unit plutôt que ce qui nous sépare. Une utopie probablement, mais, tout de même, un espace ensoleillé et réconfortant à partager.

Ben Aïcha: amour soleil

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